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Essais de Patrick Auge Sensei Shihan - Essais de ceintures noires - Autres essais

29 décembre 2010

Chers élèves, chers parents, chers amis:

Nous voici presqu’en 2011 et je voudrais profiter de cette occasion pour contempler deux des maximes de Mochizuki Sensei qu’il avait affichées dans le dojo du Yoseikan Hombu de Shizuoka au Japon :

« Les êtres humains doivent évoluer. »

« L’évolution commence par une ? »

Je vous rappelle que mon intention est de chercher des moyens de nous améliorer en évaluant les faits sans mots mâchés ni soucis des réactions émotives. Par conséquent mes propos sont destinés à être vus comme sujet de réflexion et non comme des louanges ni des attaques personnelles.

Notre tendance à fonctionner sur le pilote automatique avait le don d’irriter Mochizuki Sensei. C’était bien connu de ceux qui l’entouraient. Nous sommes des êtres contaminés par les habitudes. Inlassablement nous répétons les mêmes modes de comportement que nos ancêtres, tout en nous attendant à faire mieux.

A quoi bon l’évolution technologique si elle ne fait que servir nos émotions telles la convoitise et la haine et nous tient à l’écart de ce qui est vraiment important ?

Lors de la période féodale, la majorité de la population était bien trop occupée à survivre pour penser à s’éduquer ou à poser des questions. La classe dirigeante, l’aristocratie, qui elle était contrôlée par les marchands, s’assurait que cela resterait comme tel.

« Panem et circenses ! » ([Donnez-leur] du pain et des jeux de cirque !) fut le commentaire ironique du poète Juvénale qui il y a de cela deux mille ans critiquait amèrement les demandes décadentes des romains qui n’avaient pour souci que de manger et de s’amuser gratuitement tout en restant ignorants et indifférents aux manipulations de leurs dirigeants. Le monde n’est-il pas le même aujourd’hui 

Il n’y a qu’à regarder certaines démonstrations d’Aïkido et la façon dont elles sont perçues par la majorité : ne ressentons-nous pas un certain malaise ? Et lorsque quelqu’un exprime ses opinions, quelle réaction cela procure-t-il ? N’est-ce pas comparable aux commentaires honnêtes du petit garçon dans « Les Nouveaux Vêtements de l’Empereur ? » N’est-ce pas le reflet de notre éternelle résistance à l’évolution ?

De nos jours, la classe dirigeante (les politiciens –qui ne sont en vérité rien de plus qu’une aristocratie élue) est contrôlée par les groupes d’intérêts particuliers qui assurent la continuation de notre état d’ignorance en nous gardant distraits et occupés par le moyen de loisirs et d’activités bêtifiants… Dans le fond, rien n’a changé ! L’homme continue à exploiter l’homme par des techniques de contrôle mental de plus en plus sophistiquées tels le marketing et la propagande. Qui a le temps de lire et d’analyser les brochures et pamphlets publiés par les autorités gouvernementales et les candidats avant les élections ? Et de plus qui a le temps et la motivation de clarifier la confusion et de trouver la vérité derrière les multiples interprétations possibles des propositions faites par les candidats ainsi que les attaques personnelles qu’ils se lancent mutuellement ? Et en particulier lorsqu’un spectacle de divertissements (sport, cinéma…) a lieu peu avant les élections ? La même question s’applique à tous les contrats et dégagements de responsabilité qui règlent notre vie.

Nous pensons à tord que le Budo attire seulement les esprits nobles. Comme toute chose de valeur, il attire aussi opportunistes et imposteurs. Il n’y a qu’à voir l’histoire récente des arts martiaux pour le confirmer. Un maître décède et peu après le groupe explose. Aurait-on pu éviter cela ? Y avait-il déjà des signes que certains monjin (élèves) avaient leur propre agenda et ne faisaient qu’attendre –consciemment ou non, la disparition du maître pour diviser le groupe afin de satisfaire leur désir d’indépendance ? Le maître était-il conscient du fait que la seule raison pour laquelle ces monjin continuaient d’être là, était la commodité de pouvoir plus tard prétendre être élèves directs du maître et « assurer la continuation de son esprit ? » N’était-ce pas évident dans leur comportement ? Les moyens que nous utilisons pour atteindre nos objectifs révèlent nos intentions véritables.

Au Japon, des élèves montraient des signes de mésentente avec Sensei pour plusieurs raisons : certains avaient eu leur avancement en grade suspendu ; d’autres voulaient des tournois organisés ou participer aux compétitions d’arts martiaux mixtes ; d’autres voulaient abaisser les normes de qualité afin d’accommoder leurs propres élèves et d’autres qui avaient négligé de se tenir à date se plaignaient des changements. J’étais présent lors d’un des derniers examens auquel Sensei assistait au dojo. Il avait alors quatre-vingt-dix ans passés. A la fin de l’examen, alors que chacun pensait que tout s’était bien déroulé, il gronda les examinateurs à cause du fait qu’ils avaient examiné trop de candidats à la fois sans prendre le temps nécessaire pour observer chacun individuellement. Cela perturba ceux qui considéraient les examens comme une formalité, mais cela déclencha aussi une sérieuse contemplation sur le sens des examens chez ceux qui les considéraient comme partie intégrale de l’étude. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Peu après le décès de Mochizuki Sensei, je réunis toutes nos ceintures noires et leur donnai un court exposé sur l’histoire des arts martiaux : mon expérience de la scission dans le monde de l’Aïkido après le décès d’Ueshiba Sensei ; quelque unes des causes et conditions publiées (et non-publiables ?) qui menèrent à cette scission ainsi que les conséquences qui en résultèrent et en résulteront pour tous les pratiquant actuels et futurs, y compris ceux du Yoseikan. Il y avait déjà des indications que certains de mes anciens élèves s’étaient engagés dans une autre direction. Je posai donc la question suivante : « Pouvons-nous apprendre les leçons de l’histoire ? Pouvons-nous faire les choses différemment ? Veuillez me le dire ? » Je regardai chacun droit dans les yeux. Certains me retournèrent mon regard sans hésitation, d’autres l’évitèrent, enfin d’autres semblèrent confus.

Après la réunion, un des anciens élèves me fit en privé : « Sensei, vous êtes le lien entre Mochizuki Sensei et nous ! » J’avais déjà entendu cela bien des fois. Combiné avec d’autres signes précurseurs, c’est ce que beaucoup de gens disent avant de déserter le groupe.

Notre constante recherche de la commodité, du moins cher et de la popularité, entrave l’évolution. Cela ne fait que refléter notre torpeur mentale. L’évolution humaine véritable signifie que l’on donne la priorité au développement de la sagesse (ou intelligence subtile, l’intelligence du cœur) sur l’intelligence grossière (l’intelligence du cerveau). Le développement de la sagesse consiste à entraîner le cerveau à servir notre cœur et non notre avidité. Tout le monde désire le bonheur (qui donc veut le malheur ?), mais si nous ne nous posons pas la question, « qu’est-ce le bonheur ? » ni ne prenons le temps de méditer sur sa signification, notre esprit n’aura aucune définition claire pour nous aider à sortir du mode survie. Et c’est ainsi que nous nous entêtons à chercher la marmite d’or au pied de l’arc-en-ciel.

Lorsque nous avons un problème à résoudre et que nous prenons le temps d’y réfléchir, peu à peu, nous commençons à prendre conscience de faits et à découvrir des éléments pertinents d’information qui nous mèneront à trouver une solution. La plupart d’entre-nous sait bien résoudre les problèmes qui consistent en données concrètes, mesurables et quantifiables. Mais cela fonctionne pareillement pour ce qui est abstrait, non-mesurable et non-quantifiable. Par exemple, si nous nous posons une question clairement formulée telle que, « Quel est le but de ma vie ? » et continuons à y réfléchir, rien n’en sortira d’abord, surtout si nous craignons la possibilité d’une réponse gênante. Mais si nous continuons à constamment nous poser cette question avec une intense présence d’esprit, petit à petit nous commençons à remarquer des allusions dans ce qui n’avait auparavant aucun sens pour nous. Cela pourrait être une parole d’un parent ou d’un professeur, une citation ou une histoire venant des Ecritures, un article dans les journaux, une personne que nous rencontrons, etc.

Je m’en suis rendu compte grâce aux claires méthodes d’apprentissage que Maître Mochizuki nous a léguées : On commence d’abord par les mouvements de base et techniques organisés dans un ordre logique ; puis on passe à l’Entraînement Déterminé (shitei randori), suivi de l’Entraînement Libre (jiyû randori) puis l’Entraînement en Puissance (Chikara Randori). Lorsque nous nous sommes familiarisés avec ce processus, il nous est alors possible de l’appliquer à la gestion des difficultés de notre vie quotidienne. Nous commençons à nous entraîner avec les petits désagréments et défis qui apparaissent constamment, ce qui nous prépare graduellement à aborder et à gérer les grands défis qui nous attendent. Nous savons presque tous surmonter nos difficultés. Cependant nous avons étés conditionnés à fuir et à réagir en victimes, criant à l’injustice, à la discrimination, au viol de nos droits, etc. En conséquence, nous perdons temps et énergie, ce qui affecte fortement notre santé mentale et physique. Le fait est qu’il nous faut nous entraîner à fonctionner en mode solution dès le début.

Ce processus ne m’était pas paru évident au premier abord, cependant j’avais confiance en Maître Mochizuki. En observant sa vie quotidienne, je me rendis compte que sa loyauté envers ses élèves et ses professeurs, ainsi qu’à ce qu’ils représentaient pour lui, était inconditionnelle. Au début, cependant, mon engagement vis-à-vis du Budo était essentiellement technique. Mais en appliquant ces mêmes principes à la vie quotidienne, je ressentis un changement dans ma compréhension de la liaison Esprit-Technique-Corps (shin-gi-tai) dont Sensei et d’autres professeurs avaient parlé. Je vois en ce processus une méthode tout à fait pratique pour permettre aux élèves d’aujourd’hui de comprendre cette relation Esprit-Corps par l’expérience directe.

Lors de mes quelques quarante ans en tant qu’élève de Maître Mochizuki, j’ai vu de nombreuses personnes abandonner ou prendre des directions différentes. Parmi les nombreux élèves techniquement qualifiés qui furent envoyés à l’extérieur pour enseigner, peu revinrent régulièrement pour continuer leur étude personnelle. Les difficultés financières sont des excuses communes qui marchent pour la majorité. Cependant « vouloir, c’est pouvoir ». A mon avis, ces élèves étaient partis trop tôt et avaient négligé de prendre le temps nécessaire pour entraîner leur caractère lorsqu’ils étaient au dojo. Certains acceptaient aveuglément tout ce que le Maître leur disait, d’autres disparaissaient temporairement après qu’il leur eut passé un savon. C’était toujours pour la même raison : manque de compréhension et incapacité à développer une relation professeur-élève. Puis lorsqu’ils rencontrèrent des difficultés dues à un niveau de vie en expansion, aux exigences familiales, au déclin du nombre des élèves, etc., la pression pour abaisser les normes de qualité commença à se faire sentir. Maître Mochizuki répondait à cela qu’il en était de la responsabilité d’un professeur d’élever ses élèves au niveau des normes du maître et non d’abaisser les normes au niveau des élèves. Il avait clairement exprimé son opinion à cet égard : « on ne peut enseigner que ce qu’on a pratiqué soi-même ! »

Il en résulta que le mode victime/survie reprit le dessus. Certains abandonnèrent l’enseignement ; d’autres changèrent d’organisation ou choisirent l’indépendance. En tous cas, ils coupèrent leurs élèves de la source et détruisirent toutes les chances de la prochaine génération de continuer la lignée, amenant ainsi leurs élèves dans une voie de garage. Il y a un mode de comportement commun dans ce genre de situation. La première étape consiste à organiser un examen de passage de grades et à donner une nouvelle ceinture à tous ceux qui suivirent. La conséquence inévitable ? Une fois l’ivresse de la nouvelle « liberté » acquise passée, certains élèves commencent à prendre conscience du fait que ces grades n’étaient pas mérités. Ce qui s’en vient aisément s’en va aisément. Peu de temps après, ces élèves ont un désaccord avec leur professeur et voici le cycle qui continue ! Nos enfants se conduiront envers nous comme nous nous conduisons envers nos parents. Il en va de même pour ce qui est de la relation entre professeurs et élèves. Une fois une tradition interrompue, elle ne reviendra pas d’elle-même.

Je reçois fréquemment du courrier venant d’enseignants qui désirent se joindre à notre organisation ou m’invitent à diriger des stages chez eux. Un nombre important d’élèves est souvent mentionné comme leurre. Je fais toujours savoir dès le début que je ne distribue pas de grades. En général, tout s’arrête là. Parfois des élèves qui sont partis pour des raisons personnelles veulent réintégrer le groupe. Quelque soit leur grade, il leur faut recommencer en portant la ceinture blanche. L’humilité est une vertu fondamentale du pratiquant de Budo. C’est ce qui montre la sincérité d’un élève et ce qu’il a véritablement appris. Cependant durant mes quelques cinquante ans en tant qu’élève de Budo, la plupart des « revenants » que j’ai vus devinrent des déserteurs chroniques. Quand on pense à l’effet négatif de ce mode de comportement sur les autres élèves, on peut comprendre le but de cette mesure. D’autre part une ceinture noire qui revient en portant une ceinture blanche jusqu’à ce qu’on l’invite à remettre sa ceinture noire manifestera son habileté à transformer un échec temporaire en une prodigieuse possibilité d’apprentissage pour lui et pour les autres. N’est-ce pas cela l’évolution ?

Je crois au sens de la ceinture noire telle que nos maîtres nous l’ont enseigné : un élève qui a maîtrisé les bases techniques et mentales et a atteint un niveau de maturité qui lui permet de continuer son Entraînement Austère (shugyô) par lui-même. Par conséquent une ceinture noire qui abandonne devrait rendre sa ceinture noire non seulement en tant que reconnaissance de son inhabilité à continuer son shugyô sous la direction de son professeur, mais aussi en tant que marque de respect envers son professeur et les autres élèves. Il lui sera alors possible de reprendre plus tard avec un esprit dénué de culpabilité.

En tant qu’élève direct de Maître Mochizuki, je me suis engagé à développer ses enseignements et à maintenir les normes de qualité qu’il nous a légués. Il est impossible d’abaisser temporairement les normes en espérant les relever plus tard. Cela est contraire à la nature humaine. Je sais que nous ne pouvons rassembler beaucoup d’élèves de cette manière, sinon quel genre d’élèves produirions-nous alors ? Nous vivons une ère obscure du Budo. La plupart des maîtres ne sont plus de ce monde et ont été remplacés par des vedettes. Peu de gens savent faire la distinction. Mais en dépit de toute cette confusion, comme l’histoire nous l’enseigne, viendra un moment où la demande pour l’enseignement authentique de Budo refera surface. Je ne verrai peut-être pas cette période, mais ceux qui continueront après moi la verront.

De nouveau je pose à mes élèves cette question à méditer: « Pouvons-nous faire les choses différemment ? »

C’est à vous que je m’adresse, Ceintures Noires : Veuillez lire ce texte avec attention et y réfléchir. Il nous servira de sujet pour les mondo de cette année.

Souvenez-vous d’avertir le dojo lors de vos absences. Cela démontre votre niveau d’engagement. Les enfants devraient appeler aussitôt qu’ils sont capables d’utiliser le téléphone. Cela fait partie de leur éducation. Je prends les présences tous les soirs ce qui m’aide à penser à chaque élève individuellement.

Cette année, Kaoru Sensei et moi avons parlé du Mitori Geiko (entraînement par l’observation). Si vous ne pouvez vous entraîner dû à une cause physique, venez au dojo et observez l’entraînement. Il est même parfois possible de faire les étirements ou les mouvements de base ou d’aider un autre élève, etc. Cela vous garde « branchés » donc motivés. Qu’arrive-t-il lorsqu’un élève s’absente ? Il débranche, s’implique dans des activités non-reliées et ralentit les autres élèves lorsqu’il revient. Aider fait partie intégrale de l’entraînement d’un élève. Mais aussi il est essentiel de respecter le temps des autres.

Les références orales s’avèrent être notre meilleure source d’élèves stables et persévérants. La plupart des gens ne savent pas faire la différence entre un dojo et un studio commercial. Recommandez votre dojo à ceux qui vous pensez, peuvent bénéficier de l’étude d’un Budo authentique. Lorsque l’on plante une graine, cela peut prendre un certain temps avant d’en voir les résultats.

Nous avons quelques projets pour le dojo durant cette année qui vient. L’un est un Senbazuru (mille grues) pour un des élèves qui vient de subir une opération sérieuse.

Le Kangeiko (entraînement d’hiver) aura lieu du 16 au 22 janvier. Il est recommandé de coucher au dojo.

Kaoru Sensei et moi vous souhaitons une bonne et heureuse année et vous remercions de votre confiance et de votre support.

Tous mes remerciements à Monsieur Alan Zeoli pour son aide et suggestions dans l’édition anglaise et à Madame Simone Augé dans l’édition française.

Salutations cordiales,

Patrick Augé et Kaoru Sugiyama