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Ma vie et le Budo: mon autobiographie
Par Bernard Monast

A) Chronologie

Tout a débuté un samedi de l’été 1963, alors que je visitais avec un ami le YMCA de Windsor, en Ontario. Des bruits provenant du sous-sol attirèrent notre attention. Sur les lieux, des personnes vêtues de keikogi blancs et de hakama se projetaient, appliquaient des contrôles debout et s'immobilisaient au sol. Nous sommes restés une dizaine de minutes pour observer ce qui se passait. Ensuite, nous avons quitté la scène en faisant quelques commentaires mais sans jamais en reparler. Toutefois, l’idée d’apprendre l’autodéfense resta ancrée en mon for intérieur.

Lorsque notre famille déménagea au Québec, à Ville Jacques-Cartier, en avril 1964, je me suis retrouvé dans un milieu complètement inconnu. J'ai alors fait la connaissance d’un compagnon de classe qui me demanda si je voulais m’inscrire à des cours de judo. Finalement, à l’automne 1965, nous nous sommes joints au Club de judo de Saint-Lambert, dont le professeur était M. Jarredelle. Cet endroit était situé au sous-sol de l’Église de Saint-Lambert et nous nous y rendions deux fois par semaine. Cela ne dura qu’une session mais l’année suivante, je repris l’entraînement de judo, cette fois avec M. de Lamartine, pour environ un an. À l'automne 1968, soit entre le 29 octobre et le 21 décembre, j'étudiai le taekwondo à Montréal, avec M. Chul Y. Kim. Son école était située au 4510 St-Denis, coin Mont-Royal, au même étage que l'École d'aïkido Aikikai de M. Villadorata. À plusieurs reprises, j'eus l'occasion de voir des entraînements, mais je ne fus pas convaincu que c’était l’art martial approprié à mon développement.

En 1972, dès mon entrée au Collège Édouard-Montpetit, je rejoignis le Club de judo, où Serge Berthelot était entraîneur. C’est à ce moment que je débutai la compétition. Jusqu'en 1975, je me suis entraîné assidûment avec ce professeur qui m’enseigna par ailleurs quelques techniques de base en aïkido.

Mais ce n’est qu’en janvier 1978 que le destin me permit de rencontrer Augé Sensei et Sugiyama Sensei à l’Université d'Ottawa. C'est à cet instant que mon vrai voyage dans le Budo commença. Un entraînement régulier et assidu chaque semaine de même que la participation aux stages mensuels et aux camps d’été sont devenus une priorité dans ma vie.

Ayant terminé mes études en Droit à l’Université d’Ottawa en 1980, j’ai déménagé, avec ma famille, dans la région de Montréal pour compléter l'année de Barreau exigée par la loi. Ensuite, dans le but de terminer un stage de six mois, obligatoire afin d’être reçu et inscrit au Tableau de l’Ordre du Barreau à titre d’avocat, j'ai emménagé dans la ville de Granby où je réside encore aujourd’hui. N’ayant aucun endroit pour pratiquer l’aïkido, je me suis mis à la recherche d’un lieu pour continuer mon entraînement. C’est sur la rue Paré que j’ai trouvé une école de karaté sérieuse. J'ai donc débuté l'entraînement du karaté Shotokan au début de juin 1981 avec Jean-Marc Landry Sensei. Depuis ce temps, je me suis toujours entraîné en karaté Shotokan et je continue de le faire chaque semaine avec mon professeur Jean-Pierre Cusson Sensei. Je participe également à tous les stages et les camps d'entraînement qu’il m’est possible de joindre, tant au Canada qu’aux États-Unis.

Je dois mentionner que, durant ce temps, je n’ai jamais abandonné la pratique de l’aïkido. J’ai participé à tous les stages mensuels organisés par la Fédération Internationale de Yoseikan Budo (FIYB) ainsi qu’à tous les Yoseicamps d'entraînement. À la demande d’Augé Sensei, j’ai par ailleurs ouvert, en août 1989, l’École d’Aïkido Yoseikan de Granby. Elle est toujours active à ce jour.

Augé Sensei et Sugiyama Sensei étant déménagés depuis octobre 1993 dans la région de Los Angeles, j’ai eu l’occasion de m’y rendre en août 1995 pour participer à un stage avec deux professeurs invités du Japon, Tezuka Shihan et Kenmotsu Shihan, tous deux élèves directs de Mochizuki Sensei. Depuis mars 1999, je me déplace deux fois par année à Los Angeles pour recevoir l’enseignement d’Augé Sensei. Il faut enfin souligner que depuis son départ pour les États-Unis, Augé Sensei revient régulièrement au Canada pour nous dispenser son enseignement durant des stages de fin de semaine, selon un calendrier établi par la FIYB.

B) Application des principes enseignés par mes professeurs

Depuis de nombreuses années, je me suis entraîné assidûment afin de maintenir une bonne condition physique et psychologique. C’était le but que je m’étais fixé initialement, comme la majorité de nos élèves le font à leur début. Ceci m’a permis, durant mes études universitaires, de pouvoir faire le vide avant les examens. Ce fut en fait le premier objectif que je poursuivis en tant qu’aïkidoka alors qu’auparavant, je n’avais aucun but précis en étudiant le judo. À cause de mon jeune âge, je n’avais pas la maturité et l’entendement nécessaires pour comprendre les bienfaits de l’étude du Budo, mais je dois néanmoins considérer que le judo fut le début de mon cheminement dans la voie des arts martiaux, sans que j’en sois véritablement conscient.

Il est évident que mes buts et mes objectifs ont changé au cours des années. Initialement, le Budo n’était pour moi qu’une activité physique qui m’aidait à me détendre et à faire le vide mentalement. Mais grâce à l'enseignement d’Augé Sensei, j'ai éventuellement compris qu’au-delà des bienfaits physiques, je ressentais quelque chose de particulier qui m’aidait à surmonter certains problèmes, sans toutefois bien comprendre l’origine de ce phénomène.

Ayant quitté la région de l’Outaouais en 1980, je n’ai pu bénéficier directement de l’enseignement d’Augé Sensei autrement qu’en participant aux événements de la FIYB : les nombreuses cliniques, les Yoseicamps annuels ainsi que les stages réservés aux professeurs. De plus, je dois souligner que je n’ai pas eu l’occasion de me rendre à l’Hombu Dojo Yoseikan, à Shizuoka au Japon, pour recevoir en personne l’enseignement de Kancho Sensei. Néanmoins, Mochizuki Sensei est venu au Canada, en 1979 de même qu’en 1989, et j’ai alors eu le privilège de le rencontrer et de recevoir son enseignement.

Lorsque j’ai rencontré Augé Sensei, j’avais des opinions très arrêtées et presque immuables. Je faisais preuve d’une rigidité remarquable sur le plan de mes pensées et de mes opinions, ainsi que dans l’application des principes acquis. J’eus l’opportunité de côtoyer fréquemment Sensei quand je revenais dans la région de l’Outaouais pour des stages de fin de semaine et il me mentionna un jour « qu’avec le temps, je changerais et que j'étais pour m’assouplir». Je dois admettre que j'étais très sceptique car je ne pouvais pas réellement comprendre le message de Sensei à ce moment. En continuant à pratiquer et à étudier le Budo, j’ai commencé à assimiler et à intégrer ces principes enseignés par Sensei.

Les années passèrent et j’ai finalement compris ce que Sensei nous transmettait par son enseignement. Mon ouverture d’esprit m’a permis d’intégrer certains préceptes, dont l’un des plus importants enseignés par Kancho Sensei : « La souplesse l’emporte sur la rigidité.» Cette idée a commencé à faire son chemin et a changé ma perception de la vie et des choses en général et a surtout transformé les opinions que j’avais sur certains sujets. Je me suis amélioré sur le plan personnel afin de comprendre le comportement d’individus qu’autrefois je condamnais sans hésitation.

Le respect des autres fait partie des principes importants à promouvoir dans notre société. Par conséquent, il faut se respecter soi-même afin que les autres nous respectent. Cette notion peut sembler anodine pour la majorité des gens. Il n’y a qu’à regarder autour de nous pour trouver des situations inacceptables selon nos critères et qui pourtant passent inaperçues aux yeux de la population en général. L’indifférence est répandue dans notre société. C’est malheureux, mais c’est l’évidence même. J’ai par exemple eu l’occasion à maintes reprises de constater le manque de respect et le mépris face aux personnes qui représentent l’autorité. L’enseignement du respect tel que je le préconise est la première étape essentielle à l’éducation des gens, à condition qu’ils y soient réceptifs. L’irrespect mène très souvent à l’arrogance ; voilà pourquoi il faut continuer à promouvoir le respect et à l’enseigner.

En pratiquant ce que j’ai appris de Sensei, il m’est apparu évident que la discrétion et surtout la recherche de solutions sont des attitudes essentielles. Il est par ailleurs indispensable de toujours garder un niveau de motivation élevé, d’entretenir un intérêt pour le Budo et de maintenir notre engagement face à la mission que nous nous sommes donnés. Pour ce faire, je dois affirmer que, pendant toutes ces années, j’ai dû apprendre à coordonner plusieurs éléments tels que ma vie personnelle et familiale, mon implication sociale ainsi que le travail et la retraite.

Une des premières difficultés que j’ai dû surmonter fut d’apprendre à mieux me connaître et à mieux me comprendre. En appliquant la méthode des Cinq étapes pour s’améliorer ou pour changer, j’ai pu remettre en question plusieurs aspects de ma vie ainsi que mon attitude envers mes proches tout en développant plus d’empathie à l’égard des autres. Je dois sincèrement avouer que j’ai définitivement été très égoïste en délaissant les membres de ma famille lorsque mon appui était demandé. Maintenant, je comprends qu’il y a des priorités incontournables et qu’il est de ma responsabilité, en tant que conjoint, père, grand-père et enseignant, de voir à harmoniser tout ce qui m’entoure sans tomber dans l’excès ou sans me retrouver dans une zone de confort capricieuse et irréversible. L’humilité a souvent été pour moi un sujet de réflexion dans l’application de cette méthode.

De plus, Sensei m’a initié à la méditation. Depuis maintenant plus de six ans, je me retire, au moins deux fois par jour, afin d’apprendre à mieux me connaître intérieurement. Au coucher, j’utilise la méditation par la respiration pour m’endormir, ce qui me procure un bien-être intérieur, l’apaisement de mon esprit et un calme qui me permet de me relaxer physiquement. Je réalise que la pratique de la méditation m’apporte de nombreux bienfaits qui m’aident entre autres à réduire l’anxiété par la gestion du stress. Cette réflexion solitaire me permet de mieux me connaître, de voir ce que je dois améliorer en tant que personne et de régler certains conflits internes qui minent mon développement. Avec le temps, il faut parvenir à maîtriser notre psyché et nos émotions, ce qui nous permet d’affronter plus facilement les nombreux défis que la vie nous impose quotidiennement.

La méditation peut également se faire en mouvement lors de l’entraînement. En nous concentrant sérieusement sur chaque détail au moment d’exécuter un dégagement ou une technique, en gardant et en cultivant l’esprit d’éveil, nous pouvons ressentir tout notre corps en action de même que la puissance que nous pouvons générer à cet instant. C’est une sensation unique et elle ne s’acquiert qu’avec le temps et la patience. Ce devrait être le but poursuivi par tous les élèves de Budo.

Enseigner m’a permis de découvrir que l’une des meilleures façons d’apprendre et de s’améliorer est justement de pratiquer l’enseignement. Évidemment, je n’ai jamais eu de problèmes à communiquer avec les autres. Mon travail à titre d’avocat m’a facilité la tâche et m’a permis de m’exprimer librement. Par contre, pour devenir enseignant, il faut être généreux de son temps en le partageant avec ses élèves, mais également avec notre entourage et nos proches. Il faut montrer l’exemple par son comportement en vivant selon son enseignement ; l’entraînement assidu est un élément essentiel de l’étude du Budo car sans cela, nous ne pouvons pas progresser.

Durant les 27 dernières années, j’ai travaillé comme Procureur aux poursuites criminelles et pénales. L’application de la loi était une priorité. L’un de mes défis les plus importants était que justice soit rendue ; je devais garder à l’esprit que m’incombait le fardeau d’une preuve hors de tout doute raisonnable et que la présomption d’innocence prévaut dans notre système. J’ai pris au sérieux les responsabilités et les pouvoirs que la loi m’attribuait sans jamais en faire un usage abusif. Le Budo m’a très bien fait comprendre l’importance de toujours avoir une honnêteté sans reproche et de préserver sa crédibilité devant les tribunaux de notre système de justice. Cette même logique s’applique ipso facto entre un professeur et ses élèves.

Ma réflexion m’amène finalement à admettre que j’ai eu des manquements à l’égard de mes proches mais avec le temps, j’ai réussi à atteindre et à maintenir un équilibre, ce qui était un objectif très important dans ma vie personnelle. Cette dernière nous place souvent dans des situations inattendues, ce qui me porte à relater ma décision de prendre une retraite anticipée. Ce fût pour moi l’occasion inespérée de devenir professeur de Budo à temps plein et de me dévouer sans limite à mes élèves. L’enseignement nous permet de nous épanouir, d’évoluer dans notre façon d’aborder les circonstances exceptionnelles, de nous affirmer avec détermination ainsi que de développer nos capacités intellectuelles, mentales et physiques. Ce temps consacré à l’enseignement m’aidera à atteindre, espérons-le de mon vivant, les buts que je me suis fixés.

Nous avons, en tant que professeur, une responsabilité morale et sociale de toujours enseigner ce qui est juste, honnête et légal. Je remercie sincèrement tous les professeurs qui m’ont aidé, conseillé et appuyé, durant toutes ces années, à parcourir ce merveilleux chemin du Budo.

Bernard Monast

21 juin 2011